Région du Centre-Nord

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Le Plateau du week-end : Les chefs traditionnels doivent-ils faire la politique ?

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Faut-il « accepter » les chefs traditionnels sur la scène politique au Burkina ? Le débat sur le sujet n’est pas encore prêt de s’arrêter. En cadres organisés ou dans des échanges spontanés, les avis des citoyens sur le sujet sont divergents. Mal perçue par certains citoyens, la présence des chefs traditionnels sur l’échiquier politique est, pour d’autres, chose normale. Chacun, de sa position, trouve les arguments nécessaires à ce qu’il pense être l’idéal pour l’ensemble des Burkinabè. Pour prolonger le débat, et afin de vous permettre de donner votre avis, nous avons accosté des citoyens dans la capitale à travers la question ci-après : Etes-vous pour ou contre, qu’un chef traditionnel fasse la politique ?

I. OUEDRAOGO, étudiant : « Tout le monde est libre… »

Tout le monde est libre, en tant que citoyen, de participer à sa manière à l’animation de la vie politique nationale. Mais, en tant que chef coutumier, si c’est pour venir faire de la politique ‘’partielle’’ (partisane, ndlr), je dis non. Je le dis parce qu’il peut arriver que la candidature indépendante soit acceptée un jour dans notre pays, impliquant du coup qu’on peut être député, maire ou conseiller municipal sans appartenir à un parti politique. Dans cette hypothèse-là, le chef pourrait effectivement représenter ses populations et défendre convenablement les intérêts de celles-ci. Sinon, au stade actuel, ce n’est pas possible qu’un chef soit sur la scène politique et ne défende pas le point de vue de son parti politique. Ce qui voudrait dire qu’il exclut une partie de ses administrés parce que tout le monde n’est pas censé être de son bord politique. Par voie de conséquence, le chef coutumier doit carrément se retirer de la scène politique. D’ailleurs, quelle est la plus-value que leur présence apporte actuellement à la démocratie ? Son rôle, c’est d’être un vecteur de paix et non de se retrouver au sein d’hommes politiques. Je pense qu’il faut même les laisser tels qu’ils sont actuellement, c’est-à-dire ne même pas essayer de les organiser dans un cadre républicain. Parce que, là où on parle d’association, de regroupement, il va falloir désigner des têtes, des répondants. Or, au Burkina, nous avons une soixantaine d’ethnies. Dans cette condition, qui va représenter qui d’autre et sur quelle base ? Pire, n’oublions pas que bon nombre de chefs coutumiers n’ont pas été à l’école ; alors comment pourraient-ils se comprendre au sein d’une assemblée ? C’est dire qu’ils ne pourront même pas discuter entre eux.

Serges A. Samandoulgou : « Les laisser s’engager dans la politique biaise le jeu politique »

Certes, le chef coutumier est un citoyen mais pas comme tout autre. Parce que chaque position sociale dans notre société a ses avantages et ses exigences. Ceux qui pensent que leur refuser de briguer un mandat politique serait leur refuser un droit, n’ont pas achevé la logique de leur raisonnement. N’est pas chef qui veut. Les chefs jouissent de privilèges liés à leur position. Quand on va au village, les gens s’associent pendant la saison d’hivernage pour aller par exemple cultiver le champ du chef. S’ils sont des citoyens comme tous les autres, pourquoi ne les laisseraient-ils pas se débrouiller comme tous les autres ? Mieux, même en période de famine, le grenier du chef n’est jamais vide. Pour dire que lorsqu’on est chef, il faut accepter d’assumer la responsabilité liée à sa position dans la société. La chefferie est écoutée et respectée dans notre société. Les laisser s’engager dans la politique biaise le jeu politique. Parce que dans beaucoup de contrées encore, la majeure partie des populations suit toujours ses positions.

Magloire S., technicien : « … C’est un choix »

Un chef qui veut toujours mérité du respect doit se mettre à l’écart de la politique. Les chefs doivent être des consultants sur un certain nombre de questions d’intérêt national mais chacun dans son coin. Un chef mérite respect car ce sont les gardiens de nos valeurs. Mais s’il se lance dans la politique, il perd tout cela. Je vous prends l’exemple d’un chef dans un parti politique ; il est obligé non seulement de défendre la position de ce parti mais encore d’obéir aux ordres du président de son parti. Ce qui n’est pas normal. Le chef ne doit recevoir d’ordres de personne. Créer une chambre pour eux n’est pas la solution car la question de la représentativité va se poser. Chez nous par exemple, la chefferie c’est par gérontocratie (le plus vieux), le chef lui-même est en général très fatigué ou très vieux et il délègue en ce moment son pouvoir à plus jeune que lui. Dans ces conditions, comment voulez-vous que leur assemblée, ou je ne sais quel nom on va donner à leur regroupement, puisse être efficace ? Une chambre pour eux, c’est du gaspillage d’argent. Il faut les laisser là où ils sont et aller les consulter à chaque fois que de besoin. Ceux qui disent qu’interdire les chefs de faire la politique est une violation de leurs droits mènent un faux débat. Car, le fait de rester en marge de la politique va de leur propre intérêt. Regardez comment on manque du respect aux chefs qui se sont lancés dans la politique ; on les insulte même parfois parce qu’on se dit qu’ils sont comme tous les autres. En conclusion, je dirai qu’on ne les interdit pas ; un chef qui veut perdre son respect et son honneur peut se lancer dans la politique ; comme cela, il va se faire insulter aussi comme tous les autres. C’est un choix.

Annick K. S., fonctionnaire : « les choses évoluent avec le temps »

Je pense qu’il faut évoluer en ce sens que les choses évoluent avec le temps. Avant, la question ne se posait pas. Mais si aujourd’hui elle est posée, c’est qu’il y a lieu de trouver le juste milieu. Je suis donc pour le fait de créer une assemblée qui regrouperait uniquement tous les chefs coutumiers et où ils peuvent être consultés sur des questions bien précises. Si ce cadre existait, ils pouvaient par exemple mettre fin au long débat sur l’article 37 en tranchant. À mon avis, il y a lieu de leur trouver un cadre propre pour leur permettre de s’exprimer efficacement sinon, ils seront obligés de faire la politique comme tout le monde parce que les choses évoluent. N’oublions pas qu’on a des chefs aujourd’hui qui sont jeunes, intellectuels et aspirent aussi à plus de modernité.

Michel L., entrepreneur : « La chefferie coutumière est une institution qui mérite d’être respectée »

Au-delà des chefs coutumiers, il faut même parler des autres comme les leaders religieux. Un chef ou un leader religieux qui va en politique doit déposer sa tenue de chef ou de leader religieux. Il appartient à chacun de voir car, je pense qu’il ne faut pas faire de la confusion. La chefferie coutumière est une institution qui mérite d’être respectée. J’aurais même souhaité qu’on verrouille les textes pour ne pas permettre aux chefs de se mêler de la politique comme ils veulent.

Issiaka Touré, artisan : « Il faut éduquer les populations pour qu’elles comprennent les choses »

Laissons-les faire la politique et éduquons les populations. Quand les populations comprendront, les chefs feront un choix. C’est parce qu’au village, les gens pensent qu’on est obligé de suivre les mots d’ordre politiques des chefs que ça pose problème. Donc, il faut éduquer les populations pour qu’elles comprennent les choses comme il le faut et les choses vont se régler d’elles-mêmes. A partir de ce moment, les uns et les autres sauront à quoi s’en tenir. Sinon, le problème va toujours se poser en ce sens qu’un homme politique pourrait aller corrompre un chef, tout en sachant que s’il a ce dernier, il a tout son village.

Daouda L. Sankara, informaticien : « Le chef n’est chef que dans son environnement »

Je crois qu’il faut avoir le courage de trancher la question une bonne fois pour toute et dans l’intérêt de tous les Burkinabè. J’ai l’impression que chaque camp politique tire la couverture de son côté. Les partis politiques qui ont réussi à avoir des chefs à leur sein sont favorables à l’ouverture de la scène aux chefs traditionnels tandis que ceux qui n’en ont pas tiennent une thèse opposée. De mon point de vue, et au regard de ce que représente le chef dans notre société, il serait mieux de les écarter de la politique. On parle de constitutionnalisation ; on ignore ce que cela voudrait dire mais il faut qu’à terme, on puisse dire aux chefs traditionnels de s’en tenir à leur bonnet. C’est très important pour la paix et la cohésion sociales. Ces gens-là sont écoutés que nos hommes politiques, donc ils jouent un grand rôle dans la société. Même l’idée de créer un cadre, comme un ‘’conseil de chefs traditionnels’’ n’est pas la solution parce que lorsqu’ils vont se retrouver dans la capitale en sessions dans les salles climatisées et loin de leur territoire, ils n’auront plus la même logique de raisonnement que s’ils étaient à leur base. Il faut donc les laisser comme ils ont toujours été et ne pas dénaturer leurs missions. Le chef n’est chef que dans son environnement.

Propos recueillis par Le Facilitateur

Lefaso.net



02/08/2014
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